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Le Monde Diplomatique, Avril 1990, page 24;25
DE BRIE CHRISTIAN

Ces banquiers complices du trafic de drogue
Source :  Le Monde Diplomatique, Avril 1990, page 24;25
DE BRIE CHRISTIAN

 A QUI PROFITE LE COMMERCE DES NARCOTIQUES?

LA répression du commerce illicite des stupéfiants a, jusqu'à présent, surtout frappé consommateurs et producteurs. Pourtant, le marché reste dominé par le crime organisé et par ses indispensables alliés sans lesquels il ne peut prospérer: les banques et le milieu politique. Aussi, après des années d'aveuglement et de compromission, la récente volonté des États de mettre un terme au trafic de drogue laisse dubitatif. Il faudra beaucoup de vertu aux démocraties pour s'en prendre à la pire forme d'un capitalisme sauvage par ailleurs triomphant.  

Jamais, sans doute, la communauté internationale n'avait déployé une activité aussi intense dans la lutte contre le trafic de drogue qu'au cours des derniers mois. Le groupe des sept grands pays industrialisés, la Communauté européenne et le Conseil de l'Europe, l'Organisation des Nations unies, les pays concernés d'Amérique latine (en particulier la Colombie), se sont engagés dans une action ouverte et concertée contre les narcotrafiquants, présentés comme la nouvelle et principale entreprise de déstabilisation des sociétés démocratiques.

Une série d'événements témoigne de cette récente orientation: création d'un groupe d'action financière internationale (GAFI) chargé de proposer des mesures concrètes contre le blanchiment de l'argent de la drogue, lors du sommet des Sept à l'Arche de la Défense, à Paris, en juillet 1989, ainsi que d'un Comité européen de lutte anti drogue (CELAD) dans le cadre de la Communauté; succès de la guerre ouverte menée depuis octobre par l'Etat colombien contre le cartel de Medellin; capture du général Noriega après une brutale intervention militaire américaine au Panama en décembre; sommet anti drogue de Carthagène en février, suivi d'une session extraordinaire de l'ONU consacrée à la coopération internationale contre les drogues illicites (1); vaste campagne de mobilisation de l'opinion publique pour une politique justifiant des mesures exceptionnelles (2); démantèlements de réseaux et saisies de stocks sans précédents (3).

Et pourtant, la nature, l'organisation et le fonctionnement du trafic international des drogues, le rôle qu'il joue dans l'économie mondiale sont tels que l'issue du combat reste incertaine et la manière dont il est engagé contestable.

Tout d'abord, les actions récemment entreprises ont été pour l'essentiel focalisées sur le trafic de la cocaïne. Pour des raisons pas toujours évidentes (voir l'article de Michael Klare dans le Monde diplomatique de mars 1989). Or la cocaïne ne représente que 20 % du marché mondial des stupéfiants, contre 50 % pour les opiacés, essentiellement l'héroïne, et 30 % pour le cannabis qui pourtant ne sont pas combattus avec des moyens comparables. Alors que, par exemple, les "triades" chinoises de Hongkong - toutes aussi puissantes et dangereuses que les cartels colombiens, - qui commercialisent en particulier l'héroïne d'Asie, disséminent leurs activités dans le monde, dans la perspective du rattachement de la ville à la Chine (4).

De plus, le crime organisé n'est qu'un des partenaires du commerce international des stupéfiants, qui est une activité économique combattue mais aussi protégée. Même en optant pour un chiffre d'affaires global minimum de 150 milliards de dollars par an (5) - très loin des évaluations un peu mythiques et peu crédibles annoncées partout officiellement de 300 et aujourd'hui 500 milliards de dollars, - elle est une des toutes premières activités mondiales. Mais surtout, elle déborde largement son secteur. En supposant que 20 % du chiffre d'affaires, hypothèse raisonnable compte tenu des taux de profit, soient réinvestis régulièrement depuis vingt-cinq ans dans des placements légaux de père de famille, c'est un capital de 2 000 milliards de dollars qu'aurait engendré le trafic de drogue. Plus qu'il n'en faut pour intervenir dans tous les secteurs de l'économie mondiale, la source devrait-elle se tarir dès aujourd'hui.

L'histoire universelle du trafic de drogue reste à écrire. Les quelques exemples exposés dans l'article ci-dessous n'en sont que des épisodes parmi des dizaines d'autres. Choisis à dessein, ils éclairent certains aspects du commerce mondial des stupéfiants.

Celui-ci n'a pas commencé il y a quelques années avec la cocaïne et le cartel de Medellin. Il fait partie intégrante de l'économie mondiale depuis plus d'un siècle, et les bases de son organisation actuelle ont plus de trente ans. Or il a fallu attendre le milieu des années 80 pour que juges et policiers comprennent la structure internationale des organisations, commencent à échanger des informations par-delà les frontières et conduisent des enquêtes parallèles. C'est seulement depuis quelques mois que les responsables politiques des principaux pays concernés s'avisent d'engager une action concertée. Pourquoi si tard? Est-ce parce qu'ils découvrent, pour reprendre l'expression du président François Mitterrand, que "la puissance meurtrière des trafiquants s'installe en pouvoir concurrent des Etats (6)"?

La réponse au défi ne peut se réduire à un combat manichéen entre le bien et le mal. Car le commerce international des drogues illicites est un trafic trilatéral. A trois titres.

Tout d'abord, il concerne essentiellement trois produits: héroïne, cocaïne, cannabis, qui pourraient si nécessaire être remplacés demain par d'autres aussi dangereux.

Ensuite, le trafic est dominé par trois grandes organisations criminelles qui contrôlent la transformation, le transport et le commerce de gros: les cartels colombiens de Medellin et Cali pour la cocaïne, les triades chinoises de Hongkong pour l'héroïne du Triangle d'or d'Asie, la Mafia sicilienne pour l'héroïne du Croissant d'or au Proche-Orient. Le marché du cannabis reste très ouvert et concurrentiel.

Enfin et surtout le commerce de la drogue fonctionne sur la base d'un partenariat entre trois participants: le milieu des trafiquants, le milieu des affaires, le milieu politique.

Fantastiques accumulations de capitaux

LE premier est, depuis peu, partiellement connu. A la base, des organisations fermées, voire secrètes, constituées en familles (stricte hiérarchie, code de conduite, apprentissage de la violence, loi du silence sanctionnée par la mort) prennent le contrôle d'un territoire (village, commune, quartier urbain) qu'elles mettent en coupe réglée sous couvert d'assistance et de protection: rackets, vols et trafics, usure, jeux et prostitution, rançons, marchés publics, corruption ou liquidation physique des opposants, y compris les responsables politiques, les juges et les policiers; jusqu'à la soumission. Avec des variantes, on retrouve les mêmes structures dans les triades chinoises, les mafias siciliennes, corses, américaines, les cartels colombiens. Plus on s'élève dans la hiérarchie des familles, plus on s'éloigne de l'action criminelle directe: on commandite, gère les profits, entretient les relations nécessaires avec les pouvoirs légaux en présentant toutes les apparences de la respectabilité. Les plus grands criminels des mafias ne touchent jamais une arme; ils vivent dans les résidences et hôtels des quartiers huppés, font des affaires, fréquentent la "jet set", se piquent de culture artistique, pratiquent offices religieux et prélats (7).

Les fabuleux profits tirés du trafic de drogue, s'ils n'ont supprimé aucune des activités traditionnelles qui perdurent, ont engendré une série de guerres meurtrières, jamais terminées, entre les familles pour le contrôle des filières et des réseaux (la guerre enclenchée par les Corléanais en Sicile a fait en quelques années près d'un millier de victimes).

En général, ceux qui maîtrisent la transformation du produit de base (pasta en cocaïne, morphine-base en héroïne) assurent leur domination et utilisent les autres familles mafieuses comme sous-traitants dans le transport et la commercialisation des produits. L'intégration est verticale et les zones strictement partagées; chaque pays, chaque région, chaque ville, chaque quartier, chaque rue, font l'objet d'une attribution à l'issue de conquêtes ou de délicats arbitrages.

Les fantastiques accumulations de capitaux permettent d'intervenir à des niveaux de plus en plus élevés: ministres, parlementaires, maires, juges, policiers, personnel pénitentiaire. Les moyens: corruption, chantage, menace ou liquidation physique. Les investissements réalisés pèsent sur des secteurs entiers de l'économie nationale: finance et Bourse, immobilier, tourisme et loisirs, show-business et marché de l'art, transports, industries (textiles, automobile...), voire, on l'a vu en Bolivie et en Colombie, sur la balance commerciale et celle des paiements. Ils rendent possible la conduite d'une stratégie à l'échelle mondiale en utilisant et diversifiant au maximum les moyens juridiques et techniques de transfert, d'implantation, de communication. Flottes aériennes (du jet à l'hélicoptère) et maritimes (cargos, yachts, vedettes ultrarapides), aéroports privés, immenses propriétés refuges, réseaux de télex et de fax, équipements électroniques et informatiques sophistiqués, firmes d'import-export, de transit douanier, de location de conteneurs (il en passe 5 000 par jour dans le seul port de Rotterdam), norias d'avocats et de conseils en tout genre, sont répartis à travers le monde.

En deçà, des milliers de passeurs, "mules" et "fourmis", de toutes nationalités et de toutes apparences (médecins, commerçants, fonctionnaires, cadres, religieuses, mères de famille accompagnées, retraités...) transportent chaque jour quelques dizaines de grammes de drogue d'un point à un autre, dissimulés dans leurs bagages, leurs vêtements (parfois amidonnés à la cocaïne), sur leurs enfants (jusqu'à des nourrissons morts, éviscérés et bourrés d'héroïne) ou dans leurs corps "farcis" de boulettes de drogue avalées dans des petits sachets en latex. Ils transitent par des circuits aériens compliqués, noyés dans la foule des passagers (40 millions de voyageurs passent chaque année dans les seuls aéroports de Paris).

Plus loin, d'autres milliers de semi-grossistes, détaillants, revendeurs, petits dealers, eux aussi de toutes nationalités et de tous les milieux, qu'il faut approvisionner, surveiller et contrôler, faire payer et restituer l'argent.

Sans oublier les centaines de tueurs, prêts à assassiner, piéger à la bombe, enlever, torturer, décapiter, dissoudre dans un bain d'acide ou immerger dans un bloc de béton n'importe quelle personne sur simple demande; ou encore sur un coup de téléphone, de faire un saut de Palerme à Miami "exécuter" un contrat le temps d'un aller et retour en Boeing 1re classe.

Un privilège exorbitant

DEUXIÈME partenaire, le milieu des affaires, en l'occurrence le réseau bancaire et financier international, dont on a du mal à penser qu'il puisse collaborer avec le précédent. Son rôle effectif et son implication sont moins connus et, on s'en doute, moins volontiers mis en évidence.

Quelle que soit l'activité, à partir, disons, d'un million de dollars de chiffre d'affaires, rien n'échappe aux banquiers, pas même le denier du culte. Depuis la Renaissance, la banque est au coeur de la civilisation matérielle et de l'économie capitaliste (8). Elle en a été le promoteur et l'inspirateur, tissant ses réseaux à travers l'Europe, puis le monde, ingénieuse, créatrice, stratège, puissante, agissant au mieux de ses intérêts et de ses ambitions, pour le meilleur et pour le pire. Pendant des siècles, elle a financé les conquêtes coloniales, la traite des Noirs, les guerres les plus fratricides et meurtrières; par comparaison, la drogue n'est qu'un marché parmi d'autres. Au cours des dernières années, un flot d'argent facile s'est déversé avec les pétrodollars. Il s'est amplifié avec la déréglementation néolibérale, la mondialisation des activités financières, l'économie casino, la rapacité, la frénésie de spéculation et de profit déchaînées partout, l'encouragement donné aux responsables de faire de l'argent sans s'embarrasser de scrupules ni de règlements et contrôles gouvernementaux, les moins performants étant sanctionnés; la mise au pinacle de grands escrocs, de Michele Sindona à Yvan Boeski (9), choyés par les hommes d'affaires, les politiciens, les universités de management. La banque et la finance étaient depuis longtemps préparées à accueillir l'argent de la drogue, psychologiquement et techniquement.

Depuis des lustres, elle blanchit et recycle l'argent de la fraude fiscale; des transferts illicites de capitaux; des trafics d'armes, de denrées, de tabac, d'alcool, de marchandises; des pots-de-vin et commissions occultes; des fausses factures; des fortunes pillées par les dictateurs et tyrans du monde entier... Blanchir et recycler, c'est précisément le problème des trafiquants. Les milliards de devises, produit de la vente, arrivent en petites coupures qui ne tiennent ni dans des valises ni même sur des palettes. Il faut les déposer par petits paquets (10) sur des comptes ouverts, les regrouper sur d'autres comptes au nom d'intermédiaires complaisants, avocats, consultants, agents de change, courtiers, entrepreneurs de services, puis les virer sur des établissements protégés par le secret, les laver par une circulation intensive de virements télex entre de multiples places à travers le monde, les regrouper enfin et les ventiler au nom de sociétés de façade, les "coquilles d'huîtres", qui investiront dans des activités légales ou accorderont des prêts sans retour à l'envoyeur - prêts "back to back" (11) - dépositaire d'origine, pour financer ses opérations.

Tout cela, les banques savent le faire. Elles ont des réseaux mondiaux équipés à cette fin et jouissent d'un privilège exorbitant: le secret à l'égard des tiers, y compris l'Etat, en particulier dans les paradis qu'elles contrôlent, pudiquement appelés fiscaux mais qui seraient mieux dénommés paradis de la criminalité, version moderne des îles et ports où les pirates de l'ancien temps accumulaient les produits de leurs pillages. Pour les services rendus, rémunérés par une commission sur chaque transaction, il y a beaucoup d'argent à gagner. Bref, les deux partenaires ont besoin l'un de l'autre.

On connaît les arguments des banques, soucieuses de respectabilité. Tout d'abord: pas d'Etat ni de bureaucratie dans les affaires qui doivent rester sous la responsabilité des banquiers, seuls professionnels compétents et par ailleurs soumis au contrôle des gardiens publics. L'expérience a amplement démontré qu'en cas de difficultés c'est toujours l'argent public qui vient au secours des banques défaillantes, parfois après que les responsables se sont volatilisés, fortune faite. Ce fut le cas, entre autres, pour des milliards de dollars de la Franklin National Bank en 1974, ou de la Penn Square Bank en 1982, et aujourd'hui du vaste réseau des caisses d'épargne et de retraites, pour se limiter aux Etats-Unis (12). De plus, le secteur bancaire est le moins surveillé du commerce international: en général, pas de licence exigée pour exporter des capitaux, aucune information à fournir sur les échanges internationaux, aucune barrière physique. On peut "faxer" des milliards de dollars d'un coin à l'autre du monde et brouiller les pistes de façon qu'aucun enquêteur ne puisse s'y retrouver: quantité, rapidité, protection garanties. Peu de temps avant la faillite frauduleuse de la Penn Square Bank, le plus célèbre des cabinets d'audit financier, Peat Marwick, avait assuré le public de l'excellence des comptes de l'établissement. Or personne ne contrôle les contrôleurs.

Une délinquance en costume trois pièces

ENSUITE, deuxième argument invoqué par les banques: elles fuient les affaires criminelles, en particulier celles de la drogue. S'il leur arrive, rarement, d'être impliquées, c'est à leur insu ou en raison de l'indélicatesse d'un responsable qui sera sanctionné. Au reste, elles ne sont pas armées pour contrôler l'origine des dépôts, l'identité réelle des déposants qui se cachent derrière des comptes ou des sociétés de façade. Aussi grossier soit-il, l'argument, bien orchestré, porte. En réalité, non seulement les banques ne fuient pas l'argent de la drogue, mais elles se livrent à une concurrence acharnée pour le capter.

C'est en constatant l'extraordinaire prolifération, en quelques années, de banques de toutes nationalités, à Palerme et à Catane, en Sicile, à Miami et Los Angeles que les enquêteurs italiens et américains ont acquis la conviction que ces places étaient devenues des plaques tournantes du trafic de l'héroïne et de la cocaïne. Dans les moindres villes des zones de coca, en Bolivie, au Pérou, en Colombie, on trouve des succursales de banques américaines, britanniques, néerlandaise, allemandes, suisses, françaises. Pour quelles affaires et quel argent, sinon ceux de la drogue?

Quant à dire qu'elles ne sont pas équipées pour enquêter sur l'origine des dépôts et l'identité des déposants, c'est une plaisanterie pour quiconque connaît les minutieuses investigations personnelles, familiales et patrimoniales, les prudentes garanties que ces mêmes établissements sont en mesure d'accumuler sur quiconque sollicite un prêt, même modeste. Partout à travers le monde, un nombre considérable de banques et de succursales acceptent tous les jours le dépôt ou le retrait en liquide de millions de dollars, les opérations sous un compte numéroté ou un prête-nom, derrière le double écran d'un avocat et d'une société fiduciaire dont elles ne veulent connaître ni l'origine ni la destination, pas plus que l'identité et l'activité réelle des clients, en vertu de normes qu'elles se sont elles-mêmes fixées. Parmi les très nombreuses banques impliquées depuis longtemps dans le blanchiment de la drogue (une dizaine de grandes maisons en Suisse, plus de vingt à Miami) figurent, outre celles citées dans l'article ci-dessous, des noms aussi connus que la Chase Manhattan, l' American Express, la banque Louis-Dreyfus, l'Algemene Bank Nederlande et des firmes de courtage comme Merrill Lynch. Règle d'or: fermer les yeux, pourvu que le délinquant porte un costume trois-pièces gris flanelle.

Et pour ce qui concerne les sanctions que les banques infligent à leurs responsables indélicats, on a pu vérifier dans nombre d'affaires que celles-ci consistaient souvent en séjours de villégiature, indemnités et tous frais payés, en attendant d'être affectés dans un autre lieu, ville ou pays. C'est bien le moins pour des cadres efficaces et dévoués qui jouent, en fait, le rôle de fusible, protégeant l'établissement et sa hiérarchie.

Enfin, les paradis fiscaux sont leur domaine d'élection. Il en existe une bonne cinquantaine dans le monde, sans compter ceux qui s'ouvrent dans les pays de l'Est ou à l'intérieur des grands États pour des opérations spécifiques. Ils sont principalement regroupés dans trois zones géographiques correspondant à la trilatérale des grands trafics de la face cachée de l'économie mondiale (13).

En Europe, c'est la Suisse qui domine et joue sans doute le rôle de capitale mondiale; mais aussi le Luxembourg, le Liechtenstein, l'île de Man, Jersey et Guernesey, Monaco, Andorre, Gibraltar, le Vatican... En Amérique, dans les Caraïbes, ce sont les Bermudes, les Bahamas, les îles Cayman, la Jamaïque, Panama, Belize, les Antilles néerlandaises, les îles Turks et Caicos, Antilla, Saint-Barthélemy, Antigua, la Barbade, etc. En ASIE-PACIFIQUE: Hongkong, Macao, Taiwan, Singapour, Vanuatu, Nauru, Tonga...

Conditions pour accéder au paradis: secret bancaire et commercial absolu; stabilité politique; réseau de communications efficace: aéroport, héliport, télécommunications; libre circulation des capitaux et tout type de transaction en n'importe quelle devise; exonération fiscale; assistance technique pour la constitution de toute forme de société sans contrôle et avec un minimum de formalités: banques et compagnies off shore (14), sociétés fiduciaires et blind trusts (15). Peu nombreux sont ceux satisfaisant à toutes ces exigences qui constituent l'idéal du capitalisme sauvage, mais tous s'efforcent d'y parvenir.

Les îles Cayman et le Liechtenstein comptent respectivement autant de télex et de sociétés que d'habitants, Jersey est pleine de petites maisons à la façade entièrement couverte de plaques nominatives, abritant le siège social de dizaines de sociétés fictives enfouies dans les casiers de l'administrateur juriste qui occupe les lieux. En Suisse, où la qualité du service est irréprochable, le visiteur est accueilli à l'aéroport, puis, à l'abri des curiosités, transporté avec son précieux chargement en voiture aux vitres teintées jusqu'aux sous-sols de la banque d'où il gagnera en ascenseur les bureaux feutrés prévus pour sa réception. Dans les Caraïbes, l'héliport est souvent à l'entrée de la banque, en fait le seul parking des clients venus d'ailleurs, en passant, déposer des sacoches bourrées de dollars.

La Suisse et quelques autres pays mis à part, tous les paradis fiscaux sont des créations artificielles, dont l'indépendance ou l'autonomie est fictive. Anciennes colonies ou restées sous la tutelle du Royaume-Uni, des Pays-Bas, de la France, des Etats-Unis, de l'Espagne, leurs activités criminelles ne se développent et perdurent que par la volonté des grandes puissances, du monde des affaires et des banques, qui en tirent des profits illicites. Toutes les grandes multinationales et établissements financiers y ont des dizaines de filiales spécialisées par activité ou type d'opérations entre lesquelles circulent chaque année des centaines de milliards de dollars échappant à tout contrôle, dont les narcodollars. Même la banque du Vatican, l'Institut des oeuvres de religion (IOR), avait ses filiales dans les paradis fiscaux, en particulier à Panama, se livrant à toutes sortes d'opérations de placement et de spéculation, immobiliers, financiers, industriels (y compris le contrôle d'une entreprise fabriquant des préservatifs!).

Les sommets de l'État

RESTE le troisième partenaire: le pouvoir politique et l'appareil d'État, sans lesquels milieu criminel et milieu des affaires ne pourraient à long terme maintenir leurs activités communes. Laxisme, complicité ou participation active? La plupart des Etats ont tardé à prendre conscience du poids des organisations et des circuits mondiaux du commerce et du financement de la drogue. Les multiples services de police et de justice compétents ont été longtemps mis en concurrence les uns les autres, privés de collaboration internationale, cantonnés dans la répression des petits dealers et des consommateurs, découragés de longues, fastidieuses et incertaines investigations susceptibles de mettre en cause des personnages importants. Petites affaires, petits problèmes, grosses affaires, gros problèmes, selon l'adage des professionnels. Grossir le nombre d'arrestations et de saisies, gonfler les statistiques, assez pour que la pression d'une menace d'extension du fléau justifie de crédits supplémentaires, pas trop pour que les résultats de la répression n'apparaissent, par comparaison, dérisoires. Cette logique bureaucratique est encore dominante.

Complicité, lorsque le milieu criminel a réussi au fil des ans à tisser sa toile au sein de l'appareil d'État, à corrompre ou tenir par la menace ou le chantage ministres, parlementaires, hauts fonctionnaires, maires, policiers, juges, personnel pénitentiaire, soigneusement choisis et placés à des postes-clés, dont on contrôle la carrière. Lorsque le pouvoir politique renonce à sanctionner les milieux d'affaires impliqués, autrement que par des mesures symboliques, à prendre les moyens et les dispositions qui s'imposent.

Complicité encore, lorsque, en définitive, il préfère composer, accepter et gérer un compromis pour un partage tacite d'une partie du pouvoir, violant ainsi les principes institutionnels qui fondent sa légitimité.

Sans aller chercher quelques lointains exemples, c'est déjà le cas d'au moins deux pays européens: la Suisse, si l'on veut bien être attentif à l'analyse qu'en fait Jean Ziegler (16), et l'Italie. Depuis quarante ans, la Démocratie chrétienne au pouvoir (mais aussi le Parti socialiste) s'est tellement compromise avec la Mafia, pas seulement en Sicile mais jusqu'au sommet de l'État, les milieux d'affaires ont depuis si longtemps accepté de travailler avec elle, qu'elle s'est installée en pouvoir concurrent profondément immergé dans tous les rouages de l'activité politique, économique et sociale, des campagnes électorales au conseil des ministres, du sport aux manifestations culturelles, des grands groupes industriels récemment constitués à la Bourse de Milan...

Inexpugnable par les moyens de répression classique, même considérablement renforcés, comme l'a bien montré l'échec des grands procès, sans une révolution culturelle qui concerne toute la société et un retour aux principes et valeurs qui fondent la démocratie. Ce que les Italiens commencent à découvrir concerne tous les autres peuples et pas seulement un aréopage de chefs d'Etat...

 

Notes:

(1) La France a créé en décembre 1989 une délégation générale à la lutte contre la drogue confiée à Mme Georgina Dufoix, chargée de la coordination, sur le plan national et international, de la politique anti-drogue.

(2) Voir Christian de Brie, "Des cultures illicites imposées par la loi du marché", le Monde diplomatique, octobre 1989.

(3) En particulier trois saisies de 8 tonnes, 9 tonnes et 22 tonnes, effectuées aux Etats-Unis fin 1989.

(4) Lire: Gerald L. Pesner, Triades, la mafia chinoise, Stock, Paris, 1990.

(5) Evaluation 1987, avancée sur la base d'une analyse détaillée, par Jean-François Couvrat et Nicolas Pless dans la Face cachée de l'économie mondiale, Hatier, Paris, 1989.

(6) Discours d'inauguration de l'Arche de la Fraternité, à Paris, le 26 août 1989, le Monde, 29 août 1989.

(7) Lire: Fabrizio Calvi, la Vie quotidienne de la Mafia de 1950 à nos jours, préface de Leonardo Sciascia, Hachette, Paris, 1986.

(8) Lire: Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, Armand Colin, Paris, 1979.

(9) Respectivement banquier international d'origine sicilienne et spéculateur "initié" de Wall Street.

(10) La loi américaine, le Bank Security Act de 1970, oblige les banques à déclarer les dépôts en espèces supérieurs à 10 000 dollars.

(11) Financement parallèle de garantie; consiste à se faire prêter des fonds déposés dans un paradis fiscal sous couvert d'une société-écran

(12) Sur les pratiques frauduleuses des banques américaines, lire: Penny Lenoux, Amérique SA, Denoél, Paris, 1984.

(13) Titre du livre de J:F. Couvrat et Nicolas Pless, op. cit.; lire également: Laurent Leservoisier, les Paradis fiscaux, PUF, Paris, 1990; André Beauchamp, le Guide mondial des paradis fiscaux, Grasset, Paris, 1983.

(14) Pour toutes activités extérieures au pays d'implantation.

(15) Sociétés dans lesquelles il est impossible d'identifier le ou les bénéficiaires.

(16) Jean Ziegler, la Suisse lave plus blanc, Le Seuil, Paris, 1990.  

 
 


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